Jean, l'aspirant traileur : Trail du Barétous 2017


- J'suis pas prêt, j'suis pas prêt, j'suis pas prêt, se répétait inlassablement Jean.
- On te l'avait dit, firent les jambes. On voulait pas venir, mais tu n'en fais qu'à ta tête.
- Vous êtes un peu obligées de suivre, il me semble.
- Toujours pareil ! Les classes inférieures sont écrasées et doivent subir ! On en a marre de se taire !
- Vous causez quand même beaucoup, rétorqua Jean. Je suis désolé pour vous, mais quand je fais une course, vous êtes obligées de répondre à la convocation. C'est comme ça.
- On réclame l'immunité ouvrière !
Jean leva les yeux au ciel.

Jean était de retour à Arette sur les 28kms du Trail du Barétous. Il avait l'intention de prendre sa revanche. La course de l'année dernière avait été difficile. Très difficile. Il espérait faire mieux cette fois. En temps, mais surtout en sensations. Après la Corruda de Lestelle-Bétharram, l'automne dernier, qui s'était plutôt bien passée niveau sensations, il avait de l'espoir. C'était déjà ça.

A nouveau, les membres de son club étaient venus nombreux. Didi le Rameau et Sosso la Brindille étaient encore là. Ils feront des temps à jamais inaccessibles pour Jean, la Brindille accrochant, comme à son habitude, le podium féminin. En guise de récupération, ces deux-là iront le lendemain se faire 1500m de dénivelé positif et 17kms en montagne. Un couple bien givré. Un autre univers. Il y en avait plusieurs autres, que Jean ne connaissait pas et qui couraient sur cette autre planète. Pat était là aussi, tout comme Titine qui appréhendait la distance ou encore Patchou qui allait certainement faire aussi le Marathon des Gabizos. Il semblait à Jean que ces trois-là étaient plus de son univers. Tous trois coururent et terminèrent ensemble, une jolie course.

Le départ.

Jean partit prudemment, pour une fois. Mais très vite, il s'emballa. La première partie fut agréable, de bonnes sensations. Montées, descentes, faux plats. Tout s'avalait plutôt bien. Un vrai régal.

Le parcours revint sur Arette. Jean attaqua la seconde partie. Toujours bien sur la longue montée qui suivait. Il la fit à marche rapide, espérant se préserver pour la suite, prenant le temps de discuter avec des coureurs, profitant de la vue autour de lui.

Le gros brouillard qui enveloppait la région lorsque Jean était arrivé en voiture et qui avait commencé à disparaître bien avant le départ de la course n'était plus qu'un vieux souvenir brumeux. Le soleil pointait son nez. Les paysages étaient splendides.

2h30, 2h40 de course.

Du haut de son nuage, dans son beau costume, Gab faisait la gueule. Il en voulait à son technicien.
- C'est pas compliqué non ? Quand je te dis de me faire un gros brouillard, c'est pas pour l'enlever juste avant la course ! C'est pour l'y laisser ! A quoi ça sert sinon ? Fonctionnaire ! Tu fous rien et tu creuses mon déficit. Je m'en vais te réduire les effectifs, ça va pas traîner !
- Mais… mais… balbutia le technicien. Les ordres viennent d'en-haut…
- Pfff… jamais drôle celui-là ! Faut que je calme mes nerfs ! Tiens, je vais me faire l'un des coureurs, là. Mmmmh… disons, lui, là. Oui, oui, lui. Ce Jean. Il s'est foutu de ma gueule dans son dernier texte. Oui, lui, ce sera très bien. Il va en baver celui-là. Crois-moi, ça va pas être fictif !

Une descente, suivie d'un long sentier monotrace en dévers dans les bois.
- Ça commence à piquer… dirent négligemment les jambes tandis que Jean faisait mine de pas les écouter.
La montée suivante pour arriver au Soum d'Ombret annonça des signes de faiblesse.

Jean pensait à tous ceux qui n'avaient pas pu venir. Il pensait à l'une des étoiles du club, Maxi Max, blessé au genou, qui avait dû renoncer aujourd'hui et qui devait également déclarer forfait pour un ultra à Madère. Il pensait à Météo, lui aussi touché au genou et qui avait renoncé au Trail des Citadelles qu'il devait faire avec Hip Hop le jour même. Ou encore à Bébert, retenu par des soucis personnels. Alors Jean voulait avancer, finir, savourer la chance qu'il avait d'être là.

Jean explosa.

Ça cognait dur dans les genoux, les cuisses étaient au bord de la rupture. Il avait l'impression de ne plus avancer, il avait peur de tout casser.

Descente raide. Montée violente. A nouveau une descente raide. La vallée du Barétous avait fait place aux montagnes russes. Jean avait la gerbe.
- J't'en supplie, tiens le coup, fit-il désespérément à son estomac.
- Je fais ce que je peux ! Avec mes petits bras, je tente de tout retenir. Mais pas facile. Si tu arrêtais de bouger, ça serait plus simple, non ?
- Je peux pas m'arrêter maintenant, sinon je redémarre plus.
Une dizaine de très longues minutes plus tard, l'estomac criait victoire. La gerbe était passée.

- Oh non ! Putain, non ! se désespéra Jean regardant la nouvelle montée qui apparut face à lui.
- Oh si ! Putain, si ! s’esclaffa Gab du haut de son perchoir, au bord du fou rire.

Jean cherchait son souffle. Il regarda en arrière. Son cœur et ses poumons avaient fait sécession 100m plus tôt et montaient un piquet de grève.

Peut-être n'était-il pas prêt ? Peut-être manquait-il de fond ? Peut-être avait-il mal géré sa course ? Peut-être n'était-il tout simplement pas fait pour les longues distances ? Cette dernière pensée lui mit un coup au moral. Il rêvait de longs, de très longs, alors ce sentiment d'échec lui fit mal.

Jean envisagea de finir en marchant. Une bénévole lui annonça qu'il restait 1km environ. Ses encouragements lui firent un bien fou. Une longue descente assez douce. Un dernier effort dans les derniers retranchements. Il courut. Doucement. Comme il put et c'était pas beau à voir. Mais il courut.

Jean arriva à Arette et entra dans les rues du village. Des membres de son club qui avaient couru le 12kms crièrent comme des givrés à son passage. Quel bonheur ! Il franchit la ligne. Malgré son envie, il ne put même pas les rejoindre pour leur parler, les remercier. Il se traîna lamentablement jusqu'à sa voiture, terrassé par des douleurs aux jambes.

- Il est pas prêt d'écrire de nouveau sur moi, fit Gab, rentrant chez lui en claquant la porte de son nuage.

Jean était occis. Des sentiments contradictoires se firent sentir. Son temps était meilleur, sur un parcours un peu différent et très légèrement plus long. Mais ses sensations de fin de course n'étaient pas fabuleuses. Plus jamais cette souffrance, plus jamais ça.

Dès le lendemain, Jean se projetait sur de prochaines courses. Avec l'envie de recommencer, de faire mieux, fort de cette nouvelle expérience.

Commentaires

  1. super récit jean comme d'habitude.
    polo ou aldo
    sportivement alain

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    1. Merci Alain ! Bon courage à vous pour Madère !

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