Jean, l'aspirant traileur : Gotorlekuen Itzulia 2018


- Bébel ! Bébel ! s'écriait Gab en s'engouffrant dans l'antre du démon cornu. C'est reparti ! Il recommence ! Jean tente à nouveau un marathon de montagne !
- Montagne... montagne... c'est vite dit, répondit Bébel. C'est le Pays Basque. Versant lagune et cocotier. Ça grimpe pas bien haut.
- 2800 mètres de dénivelé tout de même... Enfin, bref. Ce qui est important, c'est que Jean retente la distance. Faut pas qu'il réussisse sinon je vais encore passer pour un con dans son compte-rendu.
- T'inquiète mon petit Gab. Je lui ai mis un caillou dans le genou depuis deux semaines environ. Et de toutes façons, il n'a pas le mental. On a déjà vu au Marathon des Gabizos fit Bébel. Et j'ai mangé un énorme cassoulet ! reprit-il en éclatant de rire.
- Je vois pas le rapport.
- T'inquiètes...


La météo annonçait des énormes rafales de vent durant toute la journée.

Cela commençait déjà. Les bourrasques venaient décoiffer le crâne lisse de Jean qui attendait fébrilement le moment du départ. Il avait assez bien dormi et, si ce satané genou ne faisait pas des siennes, il oserait dire qu'il se sentait plutôt en forme. Au point où il en était, il ne pouvait plus reculer. Ça passait ou ça casser.

Mr Météo était là également. Originaire du Pays Basque, il jouait à domicile. Affuté comme un couteau, aiguisé comme une lame, le gars était supersonique. Pas ragga. Mais bien sonic. Il portait tout ce dont il avait besoin à une ceinture. Deux bidons d'eau, un kway et une couverture de survie, bref, le matériel obligatoire. Jean avait l'air un peu con avec son gros sac sur le dos rempli  à raz-bord. Mais les deux coureurs ne partaient pas pour la même durée de course et Jean mettrait beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de temps entre deux ravitaillements. Tout était logique.

Boum ! Gros pétard. C'était parti.

Tout au fond du peloton, Jean s'élança. Tranquillement. A petite vitesse, comme il avait l'habitude de le faire depuis quelques temps. Après un moment d'échauffement plutôt agréable et calme, vint la première montée. Un mur. Court, mais un beau mur bien raide. Il annonçait la couleur pour le reste de la journée, mais ça, Jean ne le savait pas encore. Puis une superbe descente tout en douceur pour atteindre le premier ravitaillement et la gare du petit train qui montait à la Rhune. L'aspirant traileur avait décidé de ne pas s'attarder aux ravitos et de garder un rythme plus ou moins constant. Très rapidement, il repartit.

Vint la montée à la Rhune. La plus longue mais pas la plus difficile. Jean grimpa sans trop de difficultés, à son rythme. Le genou fermait sa bouche et c'était une bonne nouvelle.

Sans trop de dégâts, Jean atteignit donc la Rhune. Il s'arrêta quelques instants pour profiter. La vue était magnifique. Les montagnes à perte de vue d'un côté, l'océan de l'autre.
- Ça fonctionne pas trop ton truc dans le genou, grommela Gab.
- Attends, c'est que le début, rétorqua Bébel un brin irrité.
Il fallait maintenant descendre.

Raide. Très raide. Très très raide. Au milieu de gros cailloux, de passages un peu boueux, d'herbes glissantes. Les coureurs tombaient comme des mouches. A droite. A gauche. Devant. Derrière. Jean, lui, descendait doucement, préférant la sécurité à la vitesse.
- Ouch ! Ouch ! faisait le genou à chaque flexion.
- La douleur, c'est dans la tête. La douleur, c'est dans la tête, se répétait Jean comme un mantra.
- Non, non, c'est bien dans le genou, répétait les jambes inlassablement.
- Des jambes, ça ne parle pas. Des jambes, ça ne parle pas, continuait Jean.
Au bout de ce dialogue de sourd, l'aspirant traileur arriva à la fin de cette descente infernale.
- Ah tiens, ça remonte, firent les jambes un peu sarcastiques.

Direction la Petite Rhune. Sur la crête, Jean luttait contre le vent. Fort à en faire voler les Pottoks. Mais toujours cette superbe vue. A droite, à gauche, devant.
Certainement derrière.

- Ah tiens, on redescend, firent les jambes.
Raide, forcément.
- Ah tiens, on remonte...
Raide, cela allait sans le dire.
- On pari combien que la prochaine descente sera raide ? demandèrent les jambes.
Gagné.

Jean avait oublié son genou et arriva au ravitaillement suivant, à peu près à mi-course. Remplir le sac d'eau et repartir en s'engouffrant en sous-bois. Un faux-plat montant. Jean n'avait aucune envie de courir. Il savait que la montée qui s'annonçait allait être difficile. Elle était la deuxième plus longue. Il marcha.
- Quoi ? On marche ? s'écrièrent les jambes. C'est un trail ou une randonnée ? Ah bravo le sportif ! Je t'en foutrai moi, du coureur des montagnes !
- Jamais contentes, fit Jean. On court, vous vous plaignez. On marche, vous râlez. Il faut savoir ménager sa monture si on veut finir.
- Oh là là ! Si on ne peut plus rien dire alors...

Montée raide au Plateau de Miramar. Bien raide comme il faut. Mais Jean n'en était plus du tout étonné.

- Bon, il abandonne quand ? s'impatienta Gab.
- Il reste encore beaucoup de chemin, fit Bébel.
- Ça sent pas un peu le souffre ici ? reprit l'ange qui se rendit compte tout à coup d'une petite odeur qui flottait dans l'air.
- Non, non... répondit le démon qui n'en pouvait plus des effets du cassoulet.

Le vent avait reprit de plus belle alors que Jean avançait tout le long de la large crête du Plateau de Miramar. En marchant. Pas de gaz, pas de force. Mais il savait que ce n'était que passager. Il avait l'impression qu'il irait au bout, que rien ne pouvait plus arriver.

Un début de descente agréable.
- Bizarre, s'étonnèrent les jambes.
Une fin de descente bien raide.
- Ah quand même. On se disait aussi... firent les jambes.

Jean arriva au pied de la Rhune, à un nouveau ravitaillement. Toujours dans la même idée, il repartit rapidement, enchaînant forêts et pâturages.
- C'est par là, fit un bénévole en désignant une montée tout droit dans le pentu.
- On s'en doutait un peu, dirent les jambes dans leurs poils.
Arrivé en haut, l'aspirant traileur attaqua une jolie piste qui descendait en pente douce.
- Stop ! s'écria un bénévole. C'est pas là, c'est là, reprit-il en désignant un petit sentier qui se jetait tout droit dans le talus.
- Ah ben oui, forcément... firent les jambes.


Une nouvelle montée, une descente. Encore une montée. Forcément une descente. Les montagnes du Pays Basque avait pris des airs de Russie.
- Mais... mais... C'est pas raide ! s'exclamèrent les jambes. C'est donc possible. Ils se sont bien moqués de nous, oui !

La dernière montée. La dernière descente. Jean était étonné de pouvoir encore enchaîner la marche et la course. Marcher dans la moindre montée, courir dans la moindre descente. Le plat, il ne savait pas. De toutes façons, il n'y en avait pas.

Les derniers kilomètres. Mentalement c'était dur. Dans sa tête, il se voyait déjà au bout et c'était une erreur. Car chaque kilomètre avalé lui pesait et appelait le suivant.
- Arrêtes de regarder ce gps ! s'énerva le cervelet rachitique alors que Jean ne cessait de jeter un œil dessus en calculant ce qu'il restait à faire.

Jean arriva à un croisement de sentiers où se tenait une bénévole indiquant la route à suivre. A droite, c'était tout droit vers Saint-Pé-sur-Nivelle et la ligne d'arrivée.
- A gauche, fit la bénévole.
- Noooooooooooooooooon ! s'écria l'aspirant traileur, plein de désespoir. Vous ne nous épargnez donc rien ? Qu'est-ce qu'on vous a fait de mal pour que vous vous acharniez sur nous comme cela ?
- Vous avez signé. Vous avez payé. Vous nous avez offert votre âme !
Dans un long soupir, Jean prit le chemin de gauche.

- Très bien cette bénévole, fit Bébel avec un sourire en coin.
- Ouais, coup au moral, dernière chance pour l'abandon, continua Gab qui se dévorait les ongles et allait bientôt attaquer les doigts.

Jean sentait la victoire monter doucement en lui. Il courait. Comme un vieux en déambulateur, mais il courait.

200 mètres avant l'arrivée. 200 mètres de bonheur absolu. Les spectateurs, sur le bord de la route, l'applaudissaient. Qu'il soit au fin fond du classement n'y changeait rien. Ils le félicitaient. L'abandon et l'échec de la saison passée, au Marathon des Gabizos, certes plus difficile avec son plus gros dénivelé, avait laissé quelques traces. Il fallait certainement tomber quelques fois pour savourer les petites victoires. La fatigue aidant, l'émotion était forte. Jean eut toutes les peines du monde à retenir des larmes qui montaient.

- Une vraie gonzesse, fit Gab avec mépris.
- Ben, j'suis un peu ému, moi, fit Bébel en se passant la main sous ses yeux embués.

Mr Météo était déjà douché, pomponné, rasé, rassasié, couché...

- Dis donc, fit Gab en sortant de la piaule de Bébel. Faut vraiment que tu aères. Ça sent quand même fort ici...

Commentaires

  1. Super et félicitations finisher ����alain

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  2. Ahahah j'ai cru me reconnaître dans ce superbe récit! Je te rassure, mes jambes et la tête me parlent aussi! Il était vraiment beau ce parcours, j'espère que tu as bien récupéré. A très vite sur les sentiers. Benoit

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    1. Oui très beau parcours mais bien casse-pattes ! Et j'ai bien récupéré. J'avais prévu de faire un petit break après. C'est la reprise qui est plus dure :D !

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