La migration des hirondelles

LA MIGRATION DES HIRONDELLES



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L'HISTOIRE PRESQUE VRAIE

Entre 1876 et 1930, Mauléon s'est rapidement développé grâce à l'industrie de la godasse. On peut se souvenir, la larme à l’œil, et la morve au nez, de la fameuse Air Jordangoyen, célèbre basketteur local qui marquait des paniers à 3pts avec des enclumes, ou encore la terrible Loubougaray, avec ses semelles rouges en hommage au légendaire rugbyman du pays qui aimait à marcher sur la gueule de ses adversaires. N'oublions pas la minimaliste 4 Doigts, devenue culte mais difficile à porter, ou la fabuleuse Hokaburuteguy, avec ses épaisses semelles en parpaing.

Mais il est important de rappeler que ces chaussures, toutes plus mythiques les unes que les autres, ont été confectionnées par des hirondelles. Avec leurs petites ailes et leur petit bec, le travail n'était pas facile. Respect.

Extrait des Annales du Bouquetin Crétin

LA VRAIE HISTOIRE

Entre 1876 et 1930, Mauléon-Licharre est un cas particulier dans le Pays Basque intérieur. Tandis que les villages et les vallées se dépeuplent, notamment à cause d'une émigration très forte des jeunes gens vers les Amériques, la ville se développe rapidement grâce à une florissante industrie de l'espadrille.

Cette industrie, peu mécanisée et restée longtemps très manuelle, est gourmande en main-d’œuvre. Chaque automne, de nombreux migrants saisonniers espagnols des vallées à proximité se rendent alors à Mauléon-Licharre pour travailler. Ce mouvement est facilité par une culture et un mode de vie similaires, une langue proche, des conversations aisées en basque et en espagnol, et des échanges déjà anciens. Alors que depuis des siècles les migrations allaient du nord vers le sud, le courant s'inverse donc au milieu du XIXè siècle. En effet, l'arrivée du chemin de fer se densifie en France, relie les vallées au marché national français, et transforme les villes du piémont pyrénéen qui deviennent de petits bassins industriels, principalement dans le secteur du textile et de la chaussure. Au contraire, le versant espagnol reste dans une économie plus autarcique et plus traditionnelle.

La grande majorité de ces migrants sont des jeunes femmes, le plus souvent âgées de moins de 25 ans. Elles se rassemblent par groupes de plusieurs dizaines à Isaba, dans la vallée de Roncal, franchissent la montagne pour se rendre à Sainte-Engrâce puis jusqu'à Licq où elles trouvent la route carrossable et des véhicules pour les amener à Mauléon. D'autres passent par Ochagavia et le port de Larrau. D'autres enfin passent par Lescun ou le Somport et se dirigent vers Oloron et la vallée d'Aspe. Ces chemins sont les mêmes que ceux des bergers, et de tous ceux qui font depuis des siècles du commerce avec l'Espagne, qu'ils soient éleveurs, marchands de bétail ou contrebandiers. Au final, ce seront des migrants des vallées espagnoles de Roncal, en Navarre, et de Anso et Hécho, en Aragon, qui franchissent la frontière et viennent travailler à Mauléon-Licharre pour la saison d'hiver.

Cette main-d’œuvre est une aubaine pour l'industrie de l'espadrille. Elle est non qualifiée, mais habile manuellement, acceptant des salaires très faibles pour un travail pénible, venant en nombre quand il y a du travail, et prêts à retourner chez elle quand il n'y en a pas. Les femmes, qui sont les plus nombreuses, sont payées environ un tiers de moins que les hommes. C'est ainsi que l'industrie de l'espadrille se développe avec, comme principal argument de vente, le prix bas des produits.

Quand ils retournent chez eux, au mois de mai, les ouvriers et ouvrières navarrais et aragonais ne ramènent pas d'argent mais du linge et divers ustensiles portés sur les épaules. Il faut échapper à la vigilance des douaniers pour ne pas payer de taxes et pour cela on utilise des chemins détournés ou on marche la nuit. La plupart ne font que trois ou quatre saisons et si nombre des jeunes femmes rentrent au pays aux beaux jours, d'autres s’établissent dans la vallée et s’y marient, de sorte qu'il y a aujourd'hui une forte empreinte espagnole à Mauléon. La dernière ouvrière à avoir vécu dans cette ville après s'y être installée ainsi est Balbina Alarcos. Venue à l’âge de 3 ans vers 1925-1927, dans les bras de sa mère, elle est décédée en 2015.

Le nombre de ces jeunes femmes qui sont venues travailler est difficile à préciser. Plusieurs dizaines par an, parfois plus de 100. Selon Georges Viers, elles étaient 87 en 1896. Il semblerait que cette migration ait atteint un maximum un peu avant 1900, puis dans les années 1920, et particulièrement en 1929, une très bonne année pour l'industrie de l'espadrille. Les années 1930 sont marquées à Mauléon comme ailleurs par la crise et le chômage. La migration cesse alors.

En 1909, dans ses "Excursions en France", Henri Boland nomment ces jeunes femmes venues d'Espagne, des "saisonnières" et signale que les gens du pays les appellent les "palombes d'hiver". Ce n'est qu'en 1986 que le terme "hirondelles" est utilisé pour la première fois, dans l'ouvrage "150 ans d'espadrilles à Mauléon" édité par l'association Ikerzaelak et qui reprend l'expression d'une mauléonaise d'origine espagnole. Cette expression, qui souligne le mouvement migratoire de ces jeunes femmes, comparable à celui des hirondelles, s'est rapidement popularisée ensuite et a été largement reprise dans différents ouvrages.

SOURCES

Les hirondelles à Mauléon - Textes (Robert Elissondo, Joël Larroque / Ikerzaelak)
Pyrénées-Atlantiques (Yves Hervouët / Brgm éditions)
Pays pyrénéens de cols en vallées (Gérard Caubet / Rando Éditions)

TOPOS

Les topos du Bouquetin Boiteux passant dans les Gorges d'Ehujarre et à Sainte-Engrâce.
Gorges d'Ehujarre, Pic Lakhoura
Selon Yves Hervouët, dans son livre "Pyrénées-Atlantiques", les hirondelles passaient notamment par les Gorges d'Ehujarre, chemin le plus court pour atteindre Sainte-Engrâce.

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